Maison de l'Algérie Pont-d'intelligence

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dimanche 29 avril 2012

Les chanteurs du chaabi ont le blues


Alors que le statut de l’artiste est discuté dans les salles feutrées des institutions de l’Etat en vertu d’un décret exécutif publié en juin 2011 et que le Conseil national des arts et des lettres a été officiellement installé le 5 avril, les chanteurs de chaabi n’ont jamais autant eu le blues.

Il est le pouls de la ville blanche et le conteur de son histoire. Hymne populaire de tout le pays et porte-voix des générations, le chaabi est indissociable de la culture algérienne. Sur ses rythmes, nous parvient la parole sage des poètes depuis des siècles anciens qui adoucissent le quotidien. Ses adeptes sont nombreux et ils sont des milliers à perpétrer la tradition, avec amour et abnégation. Mais vit-on véritablement du chaabi ? «Je vis à Alger et vis Alger, et en tant qu’interprète, je trouve qu’il n’existe pas d’espace d’expression pour le chaabi, mis à part les traditionnels espaces privés lors de cérémonies de mariage», tranche Sid Ali Idriss, chanteur et animateur de l’émission «Kahoua ou Latay», consacrée au chaabi sur les ondes d’Alger Chaîne III.
«Je parle là de véritables espaces où on peut apprécier le véritable chaabi avec ce que ça comporte comme atmosphère», précise-t-il en insistant sur tous ces petits détails qui peuvent décourager le plus curieux des spectateurs à aller voir un spectacle. Sécurité, stationnement, qualité. Lui-même a été éconduit par un agent de police, faute de stationnement lors d’un concert à la salle El Mouggar, raconte-t-il dans un sourire mêlé de dépit. Les salles ont toujours manqué mais les interprètes sont plus nombreux, aujourd’hui, à s’éprendre du chaabi, et ce membre du commissariat du festival du chaabi en est témoin. «Il y a un grand vivier d’artistes de talent, mais il faudrait qu’il y ait aussi un circuit, qu’ils soient pris en charge pour s’aguerrir au contact du public», explique-t-il.

Un statut

Mis à part les ténors du genre, rares sont les artistes qui arrivent à vivre du chaabi. La plupart se résignent à exercer un métier en parallèle afin de «joindre les deux bouts», constate Sid Ali Idriss. «Le chaabi en Algérie ne nourrit pas son homme, d’abord parce qu’il n y’ a pas de statut, ensuite parce que le travail est sporadique», confirme Fayçal Hedroug, chanteur natif de Bologhine. «Heureusement qu’on a du travail à côté ! Beaucoup de chanteurs de talent ont rencontré des difficultés, surtout pendant la décennie noire, et sont devenus dépendants des aides de leurs proches, alors notre génération a compris la leçon», poursuit-il. Les propos de Mohamed Hamdine abondent dans le même sens «On demande un statut, rien d’autre. Un gala, de temps en temps ne nourrit pas femme et enfants», relève-t-il en prenant en exemple les cas de maladie. «Si tu tombes malade, toi ou ta famille, il n’y a rien à faire.
Alors, on travaille ailleurs. Mais il est difficile de nous concentrer sur notre art, dans ces conditions.» En effet, difficile d’enchaîner galas et fêtes de mariage après une dure journée de labeur, sans compter les répétitions et les soins qu’exige la chanson. Le chaabi, plus que tout autre genre musical algérien, demande une recherche continue des textes. Hocine Driss pour sa part se demande : «Comment cotiser ? Le statut est fait pour des gens qui produisent et qui se produisent beaucoup, comme en Europe où les artistes enchaînent les tournées, que produit-on ici ?» Avant de soulever un autre problème épineux : «Comment démêler le professionnel ou l’artiste, l’opportuniste ?»  Pour ce grand passionné intarissable sur le sujet, la priorité est ailleurs. «Il faudrait une grande sélection pour bien conserver le chaabi et que celle-ci soit prise en charge par l’Etat à travers des enregistrements, par exemple», suggère-t-il.

Dans des cartons

«Dernièrement, j’ai essayé de faire un album. Mais une fois le travail terminé, rien n’est garanti, poursuit Mohamed Hamdine, c’est pourquoi un chanteur de chaabi n’enregistre pas d’album. Il est difficile de pénétrer le marché, devenu très commercial.» Un simple tour en ville suffit pour s’en convaincre : sur les étals des disquaires, le chaabi n’a pas la cote, boudé par une jeunesse avide de rythmes endiablés. Pourtant, sortir un album est un véritable parcours du combattant dans lequel «l’artiste est au four, au moulin et à la boulangerie», déclare Sid Ali Idriss, avec dérision. Lui-même a mené ce combat récemment. «J’ai investi moi-même, payé le studio, fait appel à des amis musiciens, soumis les enregistrements à l’éditeur qu’il faut, parfois supplier. J’ai sollicité Arts et Culture pour le parrainage de l’album, j’ai essayé de faire toutes les radios, j’en ai parlé, envoyé des SMS...», énumère ce grand nom de la chanson. S’improviser manager, attaché de presse et racler les fonds de tiroirs et puis se résoudre.

«Rien à gagner»

Les albums restent sur les étals ou pire, dans des cartons. «Je comprends les éditeurs qui doivent écouler les produits mais il faudrait penser à la chanson algérienne. Ou alors, c’est aux pouvoirs publics d’imposer aux producteurs un quota de culture algérienne comme cela se fait sous d’autres cieux», déclare Sid Ali Idriss. Le constat est sans appel. «L’acte de payer pour du chaabi est mort», dit-il en prenant pour exemple une anecdote du temps où il était consultant conseiller d’Arts et Culture : «A l’accueil du théâtre de Verdure, les gens avaient beau arriver dans des voitures de luxe, ils étaient étonnés de devoir payer un prix symbolique pour un spectacle de chaabi.» Hocine Hamdine a vécu une expérience similaire lors de la sortie de son album en 2006 alors qu’il fait partie des lauréats du Festival de la musique chaabi.
C’est décidé, il ne retournera plus en studio. «A quoi bon ? Il n’y a rien à gagner. Tout ce qu’on demande est qu’il sorte et qu’il soit bien distribué, mais on ne gagne rien. Bref, ça ne sert à rien, je préfère enregistrer lors de galas et mettre des morceaux sur internet», raconte-t-il, désabusé. Si internet et le piratage informatique contribuent grandement au rétrécissement du marché du disque, il constitue néanmoins un espace d’expression supplémentaire pour les artistes. Fayçal Hedroug, après être passé par les mêmes vicissitudes, s’est résolument tourné vers internet. «Nous publions des vidéos enregistrées lors des fêtes sur internet, seul moyen pour nous de nous faire connaître par un large public.» Tous ont un point commun, un amour profond pour cet art à part entière.
«J’ai déjà pensé à arrêter, mais Allah ghaleb, je ne peux pas, c’est en moi», confie Mohamed Hamdine. «Si on n’aimait pas le chaabi, on l’aurait abandonné car il demande beaucoup d’efforts et nous donne peu. Mais tant qu’il y aura des gens pour nous écouter, nous ne baisserons pas les bras, promet-il avec détermination avant de pointer de sa main droite son cœur, c’est ça qui nous dirige.»

ABDELKADER BENDAMÈCHE. Président du Conseil national des arts et des lettres et musicologue La chanson chaabi est un refuge qui nous rappelle d’où on vient

- Où en est le statut de l’artiste ?
L’Etat algérien a décidé d’instituer par décret un Conseil national des arts et des lettres. C’est une volonté importante matérialisée par un texte juridique réglementaire opposable à tous les membres du gouvernement de notre pays. Pour ce qui est des chanteurs de chaabi, le ministère du Travail et celui de la Culture œuvrent à pallier ce manque juridique. Un artiste n’existait pas, s’il devait poursuivre quelqu’un en justice pour plagiat, il devait le faire en tant qu’individu.

- Qu’en est-il de la carte d’identité de l’artiste ?
Dans l’article 2 de ce décret exécutif, il est stipulé que deux commissions verront le jour. La première pour établir une nomenclature des artistes dans notre pays et la seconde concerne la carte d’identité de l’artiste. Maintenant, il faut établir les critères pour déterminer qui est un artiste.

- Qu’en est-il des artistes, nombreux, qui exercent leur art en marge d’une activité professionnelle ?
Ils sont reconnus en tant qu’artistes mais ils sont déjà enregistrés à la Sécurité sociale. Celui qui en fait son gagne-pain, et lorsqu’il en fait sa principale ressource, sans filet, l’Etat le sécurise. Il peut toujours travailler quelque part - juridiquement, il restera lié à ce poste - tout en étant considéré comme un artiste.

- Au vu des difficultés, doit-on craindre la disparition progressive du disque ?
Nous sommes en train d’assister à un regain d’intérêt important, parce qu’on en a besoin dans la société. La chanson chaabi est un refuge qui nous rappelle d’où on vient. Mais le métier d’éditeur vit un déclin affreux et nous avons notre part de responsabilité. L’histoire a fait que nous avons vécu une période noire. Aujourd’hui, les gens n’achètent plus, et c’est un phénomène mondial. Il faudrait que notre gouvernement devance la technologie.
Nesrine Sellal
El watan
 

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