Maison de l'Algérie Pont-d'intelligence

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dimanche 15 avril 2012

Yahia Mouzahem. Cinéaste : «La Télévision algérienne doit participer au financement du cinéma»

Yahia Mouzahem est surtout connu avec la série télévisée Saâd El Gat, diffusée en 2010 et en 2011 par l’ENTV durant le Ramadhan. Au cinquième Festival d’Oran du film arabe (FOFA), il a pris part à la compétition officielle avec un court métrage particulier, Dar Al Ajazza (La maison de retraite), sur le déchirement de la jeunesse algérienne. L’histoire se passe en Algérie en 2030. Yahia Mouzahem a réalisé aussi le docu-fiction Tin Hinan, la série Zenka story et des courts métrages tels que Moi, elle et les autres et 100 % vaches. Il a co-produit le long métrage Ben Boulaïd d’Ahmed Rachedi et produit la fiction de Roshd Djigouadi, Les ailes brisées. A la faveur de Tlemcen, capitale de la culture islamique, un documentaire sur Abou Madiène Al Ghouth, le savant soufi du Maghreb.


-L’idée d’éparpillement est présente dans le court métrage Dar Al Ajazza (La maison de retraite), comment avez-vous pu la transmettre à travers un film sans ordre chronologique ?

Cela était difficile. Il fallait d’abord ne pas sortir de l’aspect psychologique du jeune homme (Wahid interprété par Mohamed Bouchaïb), en gardant le même profil, ensuite garder l’antécédent de sa vie. Le plus important était de ne pas faire de choses gratuites. Toute l’Algérie est devenue une maison de retraite, une maison de repos où tout est clean et propre, ça sent la lavande ! Et, en même temps, tout est archaïque, à l’arrêt, pas de développement réel, pas d’imagination… L’idée, pour rendre à César ce qui lui appartient, est de Dahmane Rezag, lequel a écrit la première version du scénario. J’ai développé le texte plus tard en ajoutant certains aspects.

-Et cet immobilisme, vient d’où ?

Le départ des jeunes ! Tous partis sauf un, Wahid. A la fin, il explique pourquoi il est resté. Il a vécu pauvre. Il en a eu marre à un moment donné. Il a compris qu’il fallait partir. Le film commence par un mensonge en fait : «En Algérie 2030, tous les jeunes sont partis, sauf un…» Dès la première scène, on voit deux jeunes, donc je me contredis, puisque je dis «un seul» et on voit deux (Wahid hésite de partir à cause de l’amour d’une fille). L’amour idéaliste existe-t-il ? Cette fille est-elle réelle ? Peut-on aimer à
l’absolu ? L’amour n’est-il pas lié à un intérêt ? Les jeunes sont-ils tous partis ? Je n’ai pas de réponses. C’est plus grand que moi.

-Il y a, quelque part, des traces de politique...

Le film n’est pas à mettre dans la catégorie politique. C’est une comédie où il y a des clins d’œil politiques. C’est inévitable. On y évoque la frustration et le manque de communication entre les générations, entre les jeunes. Beaucoup de jeunes Algériens vivent dans le virtuel. Ils sont parfois obligés de créer un monde, se satisfaire, ils peuvent imaginer des choses, mais l’imagination n’est pas toujours parfaite. Il y a toujours des idées qui viennent de nulle part. C’est la raison pour laquelle le film n’est pas structuré d’une manière chronologique. Et c’est pour cela que je montre que l’on est dans un tournage. J’ai montré les scènes de tournage de ce film pour dire qu’il n’y a pas de règles dans le cinéma. Le temps y est compressé. Cela peut se dérouler en 2030 ou aujourd’hui. Le temps n’a pas d’importance. Je ne généralise pas bien sûr. Ce n’est pas le film qui parle de tous les Algériens. Wahid n’est qu’un cas représentatif d’une petite catégorie de jeunes Algériens.

-Quelle est l’origine de cette coupure aujourd’hui claire entre jeunes et vieux ?

Il n’y a pas assez d’ouverture d’esprit à mon avis. Cela n’est pas forcément lié à l’âge. Il existe des jeunes qui sont vieux dans leur tête. Dans le domaine audiovisuel, nous-mêmes avons souffert. L’ancienne génération ne nous a pas aidés.
Il a fallu du temps pour que les jeunes y trouvent une place. Nous nous sommes imposés par notre travail. Dans Saâd El Gat, j’ai imposé l’idée que les comédiens soient jeunes, cela nous change un peu, et ça rapporte une certaine fraîcheur. Il fallait oser. Cela va créer peut-être une dynamique pour sortir de la tradition de film dans un univers fermé au coin du feu. Je ne suis pas du genre à garder les mêmes acteurs dans mes films. Chaque rôle impose son acteur.

Le cinéma est art évolutif. On peut faire ce qu’on veut. Cela ne sert à rien de copier les Américains. J’aurais aimé faire un long métrage à partir le scénario de Dar Al Ajazza. Faute de moyens, j’ai été forcé de me contenter d’un court métrage. J’ai fait une version plus courte de 18 minutes qui est différente de celle-là. La première version était simpliste, voie banale. Cette deuxième version est plus représentative de ce que je veux. Mon but n’est pas de montrer un film dans les festivals mais pour le présenter au public algérien. Je veux apporter, à ma manière, du dynamisme dans le cinéma et l’audiovisuel algérien. Il faut passer à une autre étape…

-C’est-à-dire ?

Faire des films accessibles au grand public sans être au premier degré, créer des débats autour. Il faut faire des films par trop commerciaux et pas trop élitistes, trouver une voie médiane. J’aime bien voir une salle comble voir mes films.

-Vous avez sûrement une idée d’un long métrage…

Les idées, oui, mais il faut aussi avoir les moyens pour concrétiser les projets. Il faut penser à l’avenir. Parfois, on prend des projets en laissant de côté nos vraies envies. J’ai écrit un scénario, Le livre, qui a été malheureusement copié. J’ai participé avec ce texte dans plusieurs ateliers d’écriture, notamment à Locarno (Suisse) en 2005. Dans Le livre, j’évoque l’histoire de l’Algérie d’une autre façon. Je veux faire un film sur le phénomène de harraga. Le titre provisoire est Le point zéro. Il s’agit d’une comédie destinée au grand public. C’est l’histoire d’un jeune homme qui prend le bateau pour aller en Europe et qui va échouer sur une plage au Sénégal…

-Y aura-t-il une suite pour Saâd El Gat ?

Avec la télévision, c’est très compliqué. Nous avons galéré pour tourner la saison II et pour être payés. Il y a des retards. Nous n’avons eu l’accord pour la saison II de Sâad El Gat qu’à trois mois du Ramadhan (2011, Nldr). Nous n’avons pas pu travailler dans les normes. Nous ne pouvons plus agir dans ces conditions. Cela coûte beaucoup sur le plan financier. Et sur le plan artistique, le produit ne sera pas de bonne qualité. J’ai proposé un projet d’une fiction (drama) à la télévision, pas de réponse aussi. Pour faire de bons programmes pour le Ramadhan, il faut se préparer à l’avance, bien à l’avance. Il faut un minimum d’effort.

On ne peut plus se comparer aux produits tunisiens, marocains, égyptiens ou syriens. Nous avons un potentiel humain, financier et technique pour bien se placer dans ce marché (…) La Télévision algérienne doit participer au financement du cinéma, participer à la production comme toutes les télés du monde. Pour cela, il est important d’élaborer, créer des commissions de lecture, avoir un interlocuteur à la télévision, pour ne pas attendre dans les couloirs et patienter trois mois pour avoir un rendez-vous.
 

Fayçal Métaoui

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