Maison de l'Algérie Pont-d'intelligence

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samedi 19 juillet 2014

A Gaza, comment Tsahal appelle les civils avant de bombarder leur maison


Des Palestiniens récupèrent ce qui peut l’être de leur maison frappée par Tsahal, à Gaza le 16 juillet 2014

Coups de téléphone, SMS et frappes à blanc de sommation : l’armée israélienne se targue de prendre le maximum de précautions avant de frapper Gaza. Mais comment font-ils ?

Jeudi, l’envoyé spécial du Figaro à Gaza, Renaud Girard, décrit une scène poignante. Il se trouve devant « une villa de trois étages, encore debout mais entièrement ravagée » appartenant à un Palestinien de 78 ans, ancien professeur d’arabe et poète :
« Tout s’est passé le 15 juillet en début de soirée, alors que la famille élargie d’Omar allait passer à table, pour le repas d’iftar, de rupture du jeûne du ramadan.
Soudain, le portable de sa fille de 22 ans se mit à sonner. Elle décrocha.
Une voix féminine vérifia d’abord, en arabe, son identité. Puis elle l’avertit de quitter la maison immédiatement, précisant qu’elle serait bombardée dans les cinq minutes. Ce qui arriva, avec une précision d’horloger. »

« Minimiser les dommages civils »

Très portée sur la communication, l’armée israélienne assume cette pratique, fréquente depuis 2006. Elle « prévient les civils de Gaza avant de cibler des infrastructures terroristes afin de minimiser les dommages civils », explique son porte-parolat.
Au téléphone, la lieutenante Libby Weiss nous précise le but de la manœuvre : « éviter que les habitants soient blessés » s’ils se trouvent « à proximité d’un lieu contrôlé par le Hamas » que l’armée va frapper.
L’armée utilise plusieurs techniques, parfois combinées :

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  • le coup de fil sur des téléphones portables (il ne s’agit pas d’un message pré-enregistré mais d’un vrai soldat arabophone) ;
  • le largage de tracts ;
  • les explosions à blanc, quelques minutes avant de bombarder un immeuble, surnommées « knock on the roof ». Ce dernier procédé, utilisé quand l’armée ne cherche pas la surprise mais à faire évacuer des civils, est particulièrement impressionnant.
En dernier recours, explique Libby Weiss, « les gens décident de prendre en compte ou non cet avertissement, bien sûr ». Ceux qui ne fuient pas sur le champ sont tués ou blessés.

Maintenir la pression

Bien sûr, des frappes ont également lieu sans aucun avertissement, ou au mauvais endroit. Plus étonnant, plusieurs articles de presse relatent des cas où l’avertissement n’a pas été suivi d’effets. Un moyen de maintenir la pression, en quelque sorte.
D’après le New York Times, Israël vise à minimiser le nombre de tués mais aussi à « se couvrir » contre les accusations de crimes de guerre. Une fois prévenus, si les habitants n’évacuent pas, Israël ne les considère plus vraiment comme des civils.
« Des ONG comme Human Rights Watch ont régulièrement rappelé à Israël que ses efforts pour prévenir les civils n’absolvent pas les forces armées, qui “doivent quand même s’assurer que les avertissements soient effectifs et n’autorisent pas d’attaques contraires au droit international”, écrit l’ONG en 2009, tout en saluant “de nouvelles procédures pour améliorer les alertes aux civils en temps de guerre”. »

Un réseau télécoms dépendant d’Israël

Comment l’armée obtient-elle le numéro de téléphone portable des habitants de la bande de Gaza ? Le lieutenant Weiss ne nous répond pas en détail, mais évoque « des similitudes entre les opérateurs téléphoniques israéliens et palestiniens ».
Pour comprendre, il faut s’intéresser au réseau local de télécommunications, très dépendant d’Israël.
Helga Tawil-Souri, professeure associée à l’université de New York, est spécialiste des questions numériques en Israël et en Palestine. Elle a notamment publié un article très fouillé sur la « clôture technologique de Gaza », qu’elle interprète comme un prolongement de la fermeture terrestre.
Pour la chercheuse, « la meilleure manière d’envisager les opérateurs mobiles palestiniens, c’est de les voir comme les revendeurs du signal israélien ». Dans ces conditions, pour Israël, « savoir quel numéro se trouve sur quel point du territoire est extrêmement facile ».
« Toutes les compagnies téléphoniques qui disposent de leur propre infrastructure peuvent savoir cela, grâce au GPS ou à des technologies plus “modestes” comme le bornage des antennes-relais.
L’armée peut donc contacter n’importe quel numéro en fonction de son emplacement géographique, de sa proximité avec une antenne-relais, d’un numéro avec lequel il aurait été en contact, etc. Ce n’est ni difficile techniquement, ni coûteux. Toutes ces informations sont recueillies d’office par les technologies de tels réseaux. »

Trois ans de blocage

Deux opérateurs palestiniens se partagent le marché des mobiles en Cisjordanie et à Gaza.
  • Jawwal, filiale de l’opérateur historique Paltel (fournisseur de la téléphonie fixe) basé à Ramallah. La compagnie est la seule sur le marché à Gaza ;
  • Wataniya, lancé en 2009, uniquement en Cisjordanie. L’Etat hébreu, qui a la main sur les ondes, a finalement accordé à ce second opérateur les fréquences nécessaires à son entrée sur le marché, après trois ans de blocage. Israël voulait d’abord que l’Autorité palestinienne renonce à solliciter la Cour pénale internationale pour poursuivre les crimes de guerre constatés dans le rapport Goldstone lors de l’opération « Plomb durci » (Gaza, 2008).
Ces compagnies fournissent à leurs clients un numéro de téléphone, qui débute par les indicatifs 059 (pour Jawwal) et 056 (pour Wataniya), autrefois utilisés pour les numéros israéliens mais désormais réservés aux territoires palestiniens.

« Inédit dans l’histoire de la guerre moderne »

Helga Tawil-Souri nous détaille l’étendue de la dépendance palestinienne à Israël dans le domaine des technologies. Elle s’impose aussi bien au téléphone fixe que portable, à Internet, aux communications radio, aux talkies-walkies et aux numéros d’urgence :
« Israël a régulièrement rappelé qu’il ne laisserait jamais la maîtrise complète du spectre électromagnétique aux Palestiniens, ni à Gaza ni en Cisjordanie. Israël contrôle l’intégralité des infrastructures, à travers le ministère de la Communication et l’armée.
Toutes les connexions, à l’intérieur de Gaza ou entre Gaza et l’extérieur passent par les routeurs israéliens. »
En 2012, lors d’une précédente offensive israélienne, les habitants de la bande de Gaza craignaient qu’Israël ne leur coupe l’accès aux réseaux de télécommunications. Jillian York, de l’Electronic Frontier Foundation, rappelait alors que « Gaza n’a pas la souveraineté sur son propre Internet » et qu’Israël « est en capacité de déconnecter, censurer ou surveiller le réseau ».
Le journal isralien Haaretz, qui a consacré un article au « champ de bataille numérique » gazaoui, précise :
« Il est inédit dans l’histoire de la guerre moderne qu’un camp contrôle toutes les infrastructures de communication de l’autre, comme c’est le cas ici. »
RUE 89



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