Maison de l'Algérie Pont-d'intelligence

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mercredi 4 décembre 2013

3 décembre 1983 - 3 décembre 2013 : la longue marche pour l’égalité des droits et contre le racisme

 
 Manifestation contre le racisme à Paris.
Le 3 décembre 1983, la France découvre la diversité de sa jeunesse. Les enfants d’immigrés maghrébins, dits de la «deuxième génération», organisent une marche pacifique de trois semaines, de Marseille à Paris, pour l’égalité des droits et contre le racisme et les violences policières. En affirmant qu’ils sont d’ici et qu’ils vont y rester, ils mettent un terme au mythe du retour entretenu par leurs parents. Selon Bariza Khiari, vice-présidente du Sénat, c’est une manière de revendiquer leur citoyenneté en étant fidèles à la mémoire de leurs pères. La Marche a une historicité de luttes engagées par les parents et grands-parents pour de meilleures conditions de vie et de travail.


 La Marche de 1983 – qui s’est inspirée de la lutte des Noirs américains pour les droits civiques et de la philosophie de non-violence popularisée par Gandhi – symbolise la première prise de parole collective des enfants d’immigrés maghrébins. «Cette marche a été un cri contre des situations insupportables», témoigne le père Delorme, au cœur de l’initiative. Le 15 octobre 1983, après de graves émeutes suite à des violences policières et à des crimes racistes, une quinzaine de jeunes du quartier des Minguettes (banlieue lyonnaise), dont le curé Christian Delorme et le pasteur Jean Costil, entament une longue Marche pour l’égalité et contre le racisme qui, rebaptisée Marche des beurs par les médias, est accueillie par 100 000 personnes dans la liesse et l’espoir, à Paris le 3 décembre 1983. Une délégation est reçue à l’Elysée par François Mitterrand, qui accorde alors une carte de séjour de dix ans. Une victoire pour les marcheurs, même si cela ne faisait pas partie de leurs revendications.
Le sociologue Abdellali Hajjat, auteur de La Marche pour l’égalité et contre le racisme (éditions d’Amsterdam), parle d’un «mai 1968 des enfants d’immigrés». «Toute une génération sort de l’invisibilité et revendique sa place», estime pour sa part le sociologue Saïd Bouamama.
Mais que reste-t-il de cette «irruption citoyenne» ? Trente ans après, quel souvenir la société française et les Français d’origine maghrébine eux-mêmes gardent-ils ? Quels acquis ? Quel bilan ? Quelles avancées ?
La Marche a abouti à un net recul des crimes racistes. Dans les années 1980, le ministère de l’Intérieur avait recensé des violences sans précédent : 225 blessés (dont 187 Maghrébins) et 24 morts (dont 22 Maghrébins). Les peines prononcées pour crime raciste se sont considérablement alourdies. Et ce, dès le jugement de l’affaire Habib Grimzi, jeune Algérien défenestré du train Bordeaux-Vintimille, en novembre 1983, en pleine marche. Deux des trois auteurs du crime, apprentis militaires, avaient été condamnés à la prison à perpétuité.
D’anti-arabe, le racisme  bascule vers un racisme antimusulman. En effet, depuis une dizaine d’années, on a progressivement cessé d’identifier les personnes issues de l’immigration maghrébine et leurs descendants en termes ethniques (les Maghrébins, voire les Arabes) pour les identifier en termes religieux. La parole raciste, offensive et sans complexe, se libère.
Si la situation a aujourd’hui évolué, certaines des revendications de 1983 restent d’actualité, selon le chercheur Abdellali Hajjat, qui a croisé des documents inédits de militants et de personnalités avec les archives encore gardées secrètes des préfets, des renseignements généraux, de la ville de Vénissieux. «En 30 ans, une classe moyenne issue de l’immigration a émergé, mais elle continue à se heurter à un plafond de verre», souligne Abdellali Hajjat.
Selon une enquête du Bureau international du travail (2007), quatre employeurs sur cinq choisissent, à diplôme égal, un candidat d’origine métropolitaine de préférence à un postulant d’origine maghrébine ou noire. Des revendications toujours d’actualité. De fait, en 30 ans, la situation sociale des banlieues et des quartiers sensibles, délaissés par les pouvoirs publics, a continué de se dégrader : chômage, précarité, échec scolaire. «La politique d’intégration a perdu depuis dix ans ses outils, ses crédits, son élan et ses buts», écrivait, en août 2012, Jean-Marc Ayrault au conseiller d’Etat Thierry Tuot, en lui confiant une mission sur le sujet. «La politique de lutte pour l’intégration des immigrés a toujours été un désir ou un regret pour ceux qui l’appellent de leurs vœux, plutôt qu’une réalité», écrivait de son côté M. Tuot dans un document d’étape, et sur une période incluant les deux septennats mitterrandiens. Un rapport final devait voir le jour en novembre.
«Pendant dix ans, on a effectivement beaucoup stigmatisé les banlieues et retiré des moyens au monde associatif», a dit François Lamy, ministre la Ville, à l’AFP. «Mais des engagements forts ont été pris» depuis l’élection à l’Elysée de François Hollande en 2012, a-t-il ajouté, en citant les emplois francs, les emplois d’avenir et les zones de sécurité prioritaires.
«Il y a eu de grands progrès, mais il y a encore des discriminations liées à la condition sociale de ceux qui vivent dans les quartiers les plus populaires. Des discriminations qui peuvent être dues au faciès, au nom d’origine, au quartier d’habitation», nous dit David Assouline, sénateur de Paris et porte-parole du PS. Et d’ajouter qu’«il faut endiguer le chômage, les graves problèmes socioéconomiques qui minent une partie de la jeunesse et pèsent essentiellement comme toujours sur les quartiers populaires» pour souligner qu’un programme en matière de la ville vient d’être adopté par le Parlement, pour que  la justice sociale progresse dans les quartiers.
Très médiatisée à l’époque, la Marche a peu à peu disparu des esprits. Aujourd’hui, seuls deux Français sur dix s’en rappellent. Une proportion qui tombe à un sur dix chez les plus jeunes. De nombreuses initiatives ont toutefois vu le jour  pour le 30e anniversaire (lire ci-dessous). L’égalité de principe, rappelée avec force par la Marche, n’a pas été suivie d’une politique sociale à la hauteur. «Pendant trente ans, j’ai nourri l’espoir que l’égalité soit le chantier permanent de la République (...). Mais aujourd’hui, malgré des avancées certaines, l’inégalité frappe toujours, voire plus encore», écrit Toumi Djaïdja, un des principaux animateurs de la Marche de 1983, qui s’occupe désormais d’une entreprise de services à la personne à Lyon.
Les luttes contre l’exclusion et les discriminations sont des combats qu’il faut encore mener. Les combats que mènent aujourd’hui les militants des quartiers populaires n’ont pas vraiment changé : la lutte contre le racisme et les discriminations, le droit à l’égalité réelle et la lutte contre les violences policières.
Comme les marcheurs de 1983, AC Le Feu, fondée en 2005 après les émeutes de Clichy-sous-Bois, mène campagne pour l’inscription des jeunes sur les listes électorales afin de faire entendre leur voix.  Pour le 30e anniversaire de la Marche, l’association a lancé, le 11 octobre dernier, avec le soutien de la fondation Abbé-Pierre, une «Caravane de la mémoire» (quinze étapes en deux mois) à travers le territoire français, pour transmettre l’histoire et inciter les jeunes à s’investir, notamment en votant «pour faire barrage au FN».
D’autres  associations mènent depuis deux ans campagne contre les contrôles de police discriminatoires, font du lobbying politique auprès des parlementaires pour faire passer des propositions de lois, se battent sur les fronts juridique et médiatique. Et comme le soulignait Mme Taubira, ministre de la Justice, à la clôture, dimanche en fin de journée, du colloque du Sénat sur France-Maghreb/Histoires croisées (lire ci-contre le compte-rendu de Samir Ghezlaoui), «ce rendez-vous du trentième anniversaire de la Marche est raté, pas totalement, mais raté quand même». Et rappelant que la gauche est au pouvoir, elle adresse un message sans ambiguïté au gouvernement dont elle est membre, l’invitant à agir pour «revitaliser la promesse de la République… si la gauche considère qu’il relève encore de ses missions de lutter contre les injustices et les inégalités».

Crimes racistes et ratonnades

Les années 1979 à 1983 sont émaillées d’assassinats à caractère raciste dont les victimes sont majoritairement jeunes et d’origine algérienne. Dès 1979, les premières émeutes éclatent à Vaulx-en-Velin, dans la banlieue est de Lyon. Aux Minguettes, à Vénissieux, des voitures sont incendiées durant l’été 1981. En février 1980, Abdelkader Larèche, 15 ans, est tué par un gardien d’immeuble à Vitry-sur-Seine ; en octobre 1980, Houari Ben Mohamed, 17 ans, est tué par un CRS dans un quartier du nord de Marseille. Les crimes racistes se multiplient sur fond d’affrontements incessants entre la police et les jeunes issus de l’immigration.
C’est dans ce contexte qu’au printemps 1983, des jeunes des Minguettes font une grève de la faim et créent SOS Avenir Minguettes, une association qui revendique l’arrêt des violences policières, l’égalité devant la justice et devant la police et contre le racisme. Mais aussi le droit au travail et le droit au logement. Deux aspirations qui sont toujours d’actualité. Parmi eux, Toumi Djaïdja, sur lequel un policier tire en juin 1983 le blessant au ventre.
Les assassinats racistes continuent. Toufik Ouannes, un enfant de dix ans, abattu d’une balle, le 9 juillet 1983 à la Courneuve (région parisienne), par un voisin qui ne supportait plus le bruit des pétards avec lesquels jouaient les enfants. L’assassin a été condamné à deux ans de prison. En pleine marche, dans la nuit du 14 novembre, Habib Grimzi, un jeune touriste algérien de 26 ans, qui prenait le train Bordeaux-Vintimille est sauvagement défenestré par trois légionnaires pour des motifs racistes.


Chronologie :

-Été 1981: première émeute urbaine dans le quartier des Minguettes, à Vénissieux, en banlieue de Lyon.
-Mars 1983 : la «zone à urbaniser en priorité» connaît une deuxième rébellion. Toumi Djaïdja, président de l’association SOS Avenir Minguettes, est blessé, le 20 juin, par les forces de l’ordre.
-15 octobre 1983. Sur fond de tensions entre jeunes et policiers, 32 personnes, notamment issues de l’association SOS Avenir Minguettes (banlieue lyonnaise), entament à Marseille une «Marche pour l’égalité et contre le racisme». Le mouvement s’achève le 3 décembre à Paris, avec un défilé réunissant plus de 100 000 personnes. Le président François Mitterrand annonce la création d’une carte de séjour de dix ans pour les étrangers.
-3 décembre 1983. La Marche s’achève par un défilé comptant plus de 100 000 participants. La veille de l’arrivée à Paris, les leaders de la Marche ont été reçus par François Mitterrand.
- Automne 1984. Une seconde marche est organisée par Convergences 1984. La manifestation, qui conclut la marche le 1er décembre 1984 dans la capitale, rassemble 80 000 personnes.
SOS Racisme, tout juste lancé par Julien Dray et Harlem Désir, distribue ses mains jaunes. Des marcheurs de 1983 créent une association contre les «récupérations». Djamel Atallah, Christian Delorme et Toumi Djaïdja, tous les trois marcheurs permanents au départ des Minguettes en 1983, créent une association pour dénoncer les «récupérations politiques et mercantiles» de la commémoration.
L’association des Marcheurs historiques de 1983 se déclare ouverte aux «militants qui se reconnaissent dans les valeurs humanistes de la Marche», selon un communiqué de son président Djamel Atallah. «On veut transmettre la mémoire de la Marche auprès des jeunes publics, l’idée d’une culture non-violente dans les quartiers», a-t-il précisé. «On veut aussi contrer un certain nombre de manipulations.» Alors que «la situation socioéconomique des banlieues n’a cessé de s’aggraver», les 30 ans de la Marche «ne doivent pas être uniquement l’occasion de grandes déclarations», a-t-il poursuivi, en réclamant «des mesures concrètes» pour les quartiers populaires. «Les commémorations partent un peu dans tous les sens, l’idée était de cadrer un peu tout cela pour se porter garant de certains aspects, même mémoriels», a précisé Farid L’haoua, qui fut l’un des porte-parole de la mobilisation en 1983.           (N. B.)

EL WATAN

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