Maison de l'Algérie Pont-d'intelligence

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vendredi 13 décembre 2013

Reda Amrani. Consultant en économie industrielle : «L’industrialisation a été combattue au sein du sérail»

-L’Algérie réussit, au cours des années 1970, à construire de nombreux complexes industriels. Aujourd’hui, l’industrie est sinistrée. Quelles en sont, selon vous, les raisons ?
L’industrialisation de notre pays a été pensée et réfléchie sur des bases rationnelles et structurées. Les premières usines étaient issues des études de développement agricole et industriel qui ont donné naissance à l’industrie du machinisme agricole et au développement des complexes d’engrais d’Arzew et de Annaba, par exemple. Les premiers grands complexes ont été aussi ceux de l’industrie textile et manufacturière à forte intensité de main-d’œuvre pour répondre à la demande d’emplois. La création de Sonatrach dès 1963 et le lancement du premier oléoduc algérien a conforté la nécessité de développer non pas une usine de production de fonte tel que prévu par le plan de Constantine, mais une sidérurgie intégrée, basée sur les produits à forte valeur ajoutée et sur une longue chaîne de transformation en aval. Des études d’aménagement du territoire étaient menées pour réaliser les pôles de développement régionaux qui permettaient des localisations cohérentes avec le potentiel des régions et les objectifs de développement. En quelques années une infrastructure industrielle et économique à même d’assurer le développement du pays était érigée et pouvait servir de base de lancement d’une réelle maturité économique.
De nos jours, l’industrie nationale est sinistrée par le fait que l’industrialisation de notre pays était combattue sournoisement par un ensemble d’opposants au président Boumediène, de l’intérieur du sérail. Dès l’été 1976, ces opposants de l’intérieur du sérail obtinrent la division du secteur industriel en trois ministères : industrie lourde, industrie légère et énergie-hydrocarbure. La mort du président Boumediène fin 1978 sonna le glas du développement industriel. En 1986 la crise de l’endettement était portée naturellement par le pouvoir en place sur les mauvais résultats de l’industrialisation qui, en fait, avait été bloquée et abandonnée ; plus de 70 projets du secteur des hydrocarbures et de leur première transformation étaient abandonnés ainsi que ceux de la chimie de base ; la sidérurgie des produits longs était ajournée, entraînant un recours massif à l’importation du rond à béton ; l’industrie mécanique et électrotechnique était privée d’investissements de renouvellement et d’innovation ; les industries manufacturières étaient totalement déstabilisées par les restructurations organiques outrancières.Le secteur privé, peu enclin aux investissements massifs et à longue durée de retour sur investissement, ne prenait pas le relais des entreprises publiques. L’ajustement structurel de 1994, qui avait rompu le processus d’investissement productif du secteur privé, le décourageait pour de longues années.
-Les privatisations pourraient-elles justifier cet état de fait ?
Absolument pas car elles étaient annoncées et envisagées de manière dogmatique pour masquer une volonté de participer à la curée entreprise vingt ans plus tôt par le fameux ministre du Plan sous le président Chadli, lui aussi fervent adversaire du président Boumediène. Alors qu’en 1996, face aux effets dévastateurs de l’ajustement structurel mal négocié avec le FMI et la Banque mondiale, une politique de relance basée sur des contrats banques-entreprises supervisés en permanence par les holdings avait permis une reprise vigoureuse de la croissance de la production industrielle en 1998, le nouveau ministre en charge des Réformes déclarait que tout doit être stoppé et que seule la privatisation des entreprises industrielles publiques le préoccupait ; il s’alignait en fait sur le FMI et la Banque mondiale.
Pendant plusieurs années, cette politique de privatisation allait faire appel à de nombreux cabinets de conseil étrangers pour procéder à l’évaluation des entreprises publiques.
L’absence d’investissements de renouvellement des équipements et de formation des entraînait cessation de paiement, fermeture d’usines et effondrement de la production industrielle. Les réformes, qui avaient été apportées par la concertation avec les cadres des entreprises, tant par les réformateurs de 1988 que par ceux de 1995, et qui avaient abouti a la création de fonds de participation puis de holdings, avec la séparation claire et juridiquement établie entre l’Etat-puissance publique et l’Etat-actionnaire. Encouragée à nouveau par la formidable hausse de la rente hydrocarbures, la légendaire méprise du gestionnaire technocrate algérien par les dirigeants politiques, doublée des craintes de perdre une part importante du pouvoir économique, reprenait ses droits. La privatisation, accaparée par un seul membre du gouvernement, permettait ainsi de brader au profit d’investisseurs étrangers les entreprises publiques les plus rentables.
-Que pensez-vous des opérations de renationalisation opérées aujourd’hui ?
Je crois savoir qu’une seule opération a abouti, celle de la reprise de la majorité dans le capital de Sider. J’aurais souhaité que l’on se comporte en financiers avec le groupe ArcelorMittal et laisser les banques algériennes qui lui avaient avancé d’énormes crédits récupérer la totalité de Sider au dinar symbolique, car le partenaire étranger n’était plus en mesure de rembourser ses dettes bancaires. Toujours est-il que cette reprise en main du complexe d’El Hadjar est salutaire pour notre sidérurgie pour autant que cette prise de contrôle soit utilisée à bon escient. Je considère anormal que Sider, majoritaire, ne remette pas en cause le programme d’investissement préparé par ArcelorMittal qui est une véritable bombe à retardement car basé sur un investissement à faible taux de rentabilité interne et surtout concurrencé par des produits italiens et espagnols dont les installations de production sont amortis depuis de longues années et entrant en Algérie sans taxes douanières.
Une autre urgence dans la renationalisation devrait concerner l’ammoniac et les engrais en vue de récupérer la rente hydrocarbures attribuée sans contreparties véritables à des investisseurs étrangers, alors que les usines déjà en place étaient parfaitement maîtrisées par les gestionnaires locaux. Le transport maritime devrait être récupéré et accompagné aussi par son ouverture aux investisseurs privés algériens. Le transport maritime et la réparation navale devraient être des secteurs économiques prioritaires tant pour leurs retombées économiques que pour la sécurité des échanges commerciaux de notre pays. Les meilleures politiques à mener seraient d’accompagner la relance réelle de l’investissement productif par la réduction et l’élimination de toutes les entraves bureaucratiques.
-Des assainissements financiers ont été menés, sans résultat. Ne croyez-vous pas que c’est le management des entreprises publiques qu’il faudrait revoir ?
Il est injuste de parler d’assainissement financier pour l’édification de toute une infrastructure économique publique sans fonds de roulement et sans dotation en capital. Comme rappelé, la création et le fonctionnement des entreprises publiques ont été faits totalement sur la base de l’endettement auprès des banques publiques qui se refinancaient auprès de la Banque centrale en dégageant une confortable marge au passage ; même le Trésor, propriétaire légal de ces entreprises publiques, tirait profit de ce système de financement et de l’accumulation créée de toutes pièces par ces entreprises.
Les autorités centrales comme les autorités locales en ont largement bénéficié, à travers les prix administrés en dessous des prix de revient ainsi qu’à travers l’acquisition des produits et services à crédit et sans intérêt lorsqu’elles remboursaient leurs créances auprès des entreprises publiques qui ne pouvaient s’opposer aux injonctions des ministres et des walis. L’Etat n’a pas remboursé les investissements et travaux d’infrastructures publiques réalisés sur les budgets de construction des usines.
La restructuration financière des entreprises et non l’assainissement financier, expression impropre, est en fait un remboursement partiel des frais encourus par les entreprises publiques pour leur substitution et aide à la puissance publique. Par ailleurs, cela ne devrait pas masquer certaines insuffisances en matière de management et d’innovation et les effets néfastes du système partisan de désignation de certains managers des entreprises publiques.

EL WATAN

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